W.G. SEBALD : Austerlitz. Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau. Actes Sud, 2002 ; Gallimard « Folio », 2006.
Dernier livre publié du vivant de son auteur, Austerlitz est, de tous les livres de W.G. Sebald (1944-2001), le seul à pouvoir véritablement prétendre au qualificatif de « roman » – ne serait-ce que dans la mesure où, comme dans les romans les plus traditionnels, la narration est toute entière construite autour d’un personnage éponyme : Jacques Austerlitz.
Ainsi, entre le début et la fin du roman, le lecteur sera-t-il appelé à découvrir peu à peu l’enfance et la jeunesse de ce personnage, puis ses origines, tandis que peu à peu ce dernier évoluera, abandonnant ses travaux d’érudition pour rechercher des traces de ses parents. Plus encore, tel un personnage de roman balzacien, Jacques Austerlitz est doté de lieux, d’objets qui le définiraient, le doteraient d’une « épaisseur réaliste » ; mieux : des photographies nous les montrent : un bureau aux murs couverts de livres (« à Bloomsbury, non loin du British Museum »), un sac à dos (« acheté pour dix shillings, juste avant d’entreprendre ses études, dans un magasin de surplus de la Charing Cross Road qui écoulait des stocks de l’armée suédoise »).
Cependant… Cependant, le personnage ne nous sera jamais montré lui-même, photographiquement et les descriptions qui en seront données seront confuses et comme frappées d’irréalité. Ainsi Jacques Austerlitz ressemblerait au philosophe Ludwig Wittgenstein, mais cette identification est elle-même comme ruinée par les débats intérieurs du narrateur qui en trois pages affirme d’abord que cette ressemblance lui « saut[e] au yeux » et provient de « l’expression d’effroi que tous deux portaient sur leur visage », se demande ensuite si ce n’est pas ce sac à dos qui, Wittgenstein n’ayant jamais non plus quitté le sien, lui inspire l’idée « plutôt saugrenue d’une parenté en quelque sorte physique entre lui, Austerlitz et le philosophe », et enfin avoue que s’il a « de plus en plus l’impression, quand [il] tombe sur une photographie de Wittgenstein que c’est Austerlitz […] », et inversement, que cela s’explique par « les ressemblances entre les deux hommes, la stature, la manière qu’ils ont de vous étudier en franchissant une frontière invisible, leur vie installée dans le provisoire, le désir de se suffire d’aussi peu que possible et cette incapacité […] de s’embarrasser de préliminaires. » (1)
Et de fait, tout comme la façon de « camper le personnage principal », l’ensemble du roman s’attachera en réalité à brouiller les frontières entre les genres littéraires, entre la réalité « documentaire » et une fiction quasi fantasmagorique, selon les mêmes voies que les autres livres de Sebald.
Ainsi, comme dans Vertiges (2) ou Les Anneaux de Saturne (3), le récit prend-il l’allure d’un journal d’errance tenu par un narrateur, peut-être identifiable à l’auteur, interrompu de loin en loin par de longues digressions relevant de l’essai. Le début du roman (un narrateur, doté de quelques vagues traits biographiques qui pourraient désigner l’auteur W.G. Sebald, de passage à Anvers et saisi d’un malaise diffus, déambule dans le jardin de zoologique de l’Astridplein avant d’échouer dans la salle des pas perdus de la gare centrale, où il rencontrera pour la première fois Austerlitz) pourrait être un fragment détaché des Anneaux de Saturne, où un « je » assez identique vagabonde entre Norfolk et côte belge ; la rencontre même avec Austerlitz ne modifie pas d’emblée cette impression puisque, certes sur une suggestion du « personnage principal », c’est seul que le narrateur se rend peu après, au hasard de ses pérégrination, au fort de Breendonck, dont il livre une description détaillée. Et là aussi, comme dans les autres récits d’errance de l’auteur, la narration principale dévie donc vers des passages érudits et d’apparence didactique, qu’il s’agisse du monologue savant d’Austerlitz sur l’histoire de la gare centrale d’Anvers ou des propos de l’auteur sur l’aspect des fortifications de Breendonck et leur usage par les SS pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec des variations de rythme, scandées par les retrouvailles épisodiques du narrateur avec Austerlitz, le récit ne quittera plus cette alternance.
L’autre forme de brouillage des repères ne concerne pas la forme narrative, mais le statut de la narration elle-même dans son « réalisme ». Le sujet du roman, on l’a dit, réside pour une large part dans le récit de l’enfance et des origines de Jacques Austerlitz ; or ce récit est constitué de deux grands volets, tous deux pris en charge par le personnage. L’enfance, d’abord : Austerlitz raconte sa vie d’enfant adopté par un austère pasteur itinérant du Pays de Galles puis pris en charge dans une private school préparant à l’entrée à Oxford, puis l’accueil que lui fit la famille d’un de ses condisciples, parfait exemple d’une gentry excentrique ; or ce simple résumé laisse déjà percevoir l’impression d’irréalité qui se dégage de ce récit : dans cette histoire-là, tout, jusqu’à ses personnages (le père adoptif, sorte d’Isaïe des blacklands, l’oncle naturaliste du condisciple), semble sortir d’un roman anglais, à la fois d’un romanesque échevelé et de pure convention – comme déjà certains épisodes des Anneaux de Saturne. A l’inverse, le second volet du roman, le récit des origines, prend l’allure d’un récit quasi-documentaire, d’une enquête de micro-histoire : c’est la recherche menée par Jacques Austerlitz, de Prague à Terezín, pour retrouver la trace de ses parents, juifs de Bohème morts au camp de Theresienstadt (et les mélomanes y verront passer les silhouettes des compositeurs qui y furent détenus, comme Pavel Haas). Or, plus encore que dans les quatre récits qui composaient Les Emigrants (4), ce montage de romanesque et de documentaire crée chez le lecteur le sentiment d’une « inquiétante étrangeté ».
Cette « inquiétante étrangeté » relève bien de l’Unheimlich freudien, dans la mesure où l’étrangeté provient non pas d’une impression frappante d’irréalité, mais bien plutôt d’un mouvement insensible par lequel un « réel » identifié comme tel se teinte d’éléments fantasmagoriques. Cela ne vaut pas seulement pour le récit de la vie de Jacques Austerlitz, mais caractérise aussi bien les notes d’errance du narrateur (l’expérience anversoise initiale, par laquelle celui-ci échoue au jardin zoologique puis à la gare centrale est de fait assez proche de l’expérience personnelle dont Freud fait état dans L’Inquiétante Etrangeté (5)) que les digressions savantes (ainsi de la description du Palais de Justice de Bruxelles, qui finit par ressembler à quelque labyrinthe kafkaïen d’autant qu’Austerlitz y ajoute des « histoires apocryphes qui contrastaient étrangement avec son sérieux et sa rigueur »). A ce titre, la visite de la ville de Terezín déserte, où l’attention se focalise d’abord sur des portes closes puis sur le fouillis d’objets abscons exposés dans la vitrine d’une brocante, finit par ressembler à une sorte de récit de rêve. A cela concourent deux éléments essentiels de la manière de Sebald : l’insertion dans le récit de photographies qui, jamais légendées et très hétérogènes (de nature comme de qualité technique), parfois illustrations directes parfois échos contradictoires du texte, viennent subvertir le statut d’alibi réaliste qu’elles pourraient avoir et semblent contaminer de ce doute le texte qu’elles morcellent ; le phrasé même de la narration, qui, semblant imiter un style « universitaire » (6) par des phrases longues, volontairement plates et chargées de références et de précisions « académiques », enchevêtrées d’incises dubitatives ou hypothétiques, installe peu un peu une voix impavide dans son incertitude même.
Plus profondément encore, le « roman » est lui-même comme ruiné par l’enchevêtrement obsessionnel des thèmes – qui courent d’un livre à l’autre de Sebald – de sorte que, le livre refermé, le lecteur a moins l’impression d’avoir lu un texte narratif qu’une longue méditation sur les rapports entre histoire (dans tous les sens du terme) et destruction. Ce qui se dit ici c’est, autour de l’histoire d’Austerlitz et de sa passion pour l’architecture monumentale de l’ère industrielle, un lien obscur mais consubstantiel entre les productions des hommes et la destruction (7) : pour Austerlitz comme pour Sebald, gares, fortifications, châteaux, palais de justice, grands hôtels, prisons de l’âge moderne, sont fondées sur la mort et la destruction (impressionnant passage sur la gare de Liverpool Street Station construit sur le cimetière de l’asile de Bedlam), dès leur commencement voués à l’anéantissement, et constituent en les temple d’une sorte de thanatocratie moderne (passionnante diatribe finale, pour le lecteur français, contre la Très Grande Bibliothèque, dont les bâtiments « tant par leur implantation que par leur réglementation interne à la limite de l’absurde, s’attachent à exclure le lecteur en faisant de lui un ennemi potentiel, […] la manifestation presque officielle du besoin du besoin de plus en plus affirmé d’en finir avec tout ce qui entretient un lien vivant avec le passé ») ; réalité dont les camps nazis seraient en définitive l’apocalypse – dans le double sens du mot : à la fois révélation et catastrophe terminale. Méditation éminemment moderne où l’on ne peut s’empêcher de voir l’influence du Walter Benjamin de Paris, capitale du XIXe siècle (8).
Si bien que l’on tient là un livre qui pourrait répondre à la fameuse question sur la possibilité du roman après Auschwitz ou, pour le dire autrement, après l’éclipse du concept d’humanité que constitue cette expérience historique. A cette question, Blanchot et le Nouveau Roman avait déjà répondu par une table rase de toutes les « illusions humanistes » du roman traditionnel : l’Auteur, la narration, les personnages, le « réalisme » ; plus subtilement, Sebald réutilise comme on l’a vu ces illusions, et assume jusqu’au romanesque le plus codé, mais en les mettant systématiquement en doute, en suspens. Plus encore (et à rebours de la dimension volontiers « anhistorique » du Nouveau Roman, Claude Simon excepté), Sebald oppose une conscience tragique de l’Histoire qui imprègne le récit, en quoi l’on ne peut s’empêcher de voir une dimension de deuil et de culpabilité spécifiquement allemands (9). Ici, comme déjà dans Les Emigrants, les camps nazis figurent à la fois comme une sorte d’horizon et de point aveugle du récit – moment prégnant qui ne peut être dit mais qui pèse sur l’ensemble de la narration, comme il pèse sur la perception du passé et du présent.
De sorte qu’à travers ce portrait d’un homme errant et sans visage mais travaillé jusqu’à l’épuisement et l’effroi par la conscience historique, Sebald semble assumer ce que peut-être selon lui un roman d’après la destruction.
Notes :
(1) Et le lecteur de se demander si, aux toutes premières pages du roman, lorsque le narrateur comparait les yeux d’animaux nocturnes observés dans un zoo anversois au « regard fixe et pénétrant, propre […] à ces peintres et philosophes qui tentent […] de percer l’obscurité qui nous entoure », l’une des photographies d’yeux illustrant ce passage ne représentait pas, justement, les yeux de Wittgenstein, de sorte que l’allusion au philosophe s’apparenterait alors à un thème littéraire, ruinant encore davantage le « réalisme » d’une ressemblance entre Austerlitz et le philosophe.









































